Une hypothèse peut-être insensée (ou pas) : la grotte comme première salle obscure ou l’intuition du cinématographe.
Ces hommes qui dessinèrent sur les parois eurent aussi une seconde intuition géniale. Ils exprimèrent par leur choix de lieux le plus souvent enfouis et difficilement accessibles que l’homme pour se livrer à l’activité de la représentation (et je ne parle même pas encore d’art, notion anachronique et déterminée par notre civilisation) devait impérativement s’isoler, mettre une distance entre lui et l’action vécue qu’il désirait représenter. Bref, l’homme de ce passé lointain était déjà pleinement conscient de la nécessité de la médiation et de la distance avec la chose représentée. Cet homme, notre ancêtre, avait déjà bien compris que l’activité de représentation était une activité spécifique qui demandait le retrait, l’isolement, la nuit, le lointain, l’enfouissement.
De plus, excellent graphiste, il savait distinguer par des styles différents les sujets représentés. Il avait aussi déjà bien à l’esprit que la parole et les images sont étroitement liées. Leurs images n’étaient pas muettes bien que dépourvues de texte. Elles supposaient en effet, j’imagine, un certain degré de discours dans la mesure où la disposition des motifs devait sans doute être régulée par un récit cosmogonique connu de tous. Autrement dit, ces hommes « primitifs » réglaient leur geste graphique et pictural selon l’ordre d’un discours précis, bref ils accordaient une place à ce que bien plus tard, d’autres hommes ont appelé la rhétorique et plus spécialement dans la rhétorique l’art de la disposition des différentes parties du discours (dispositio dans la rhétorique scolastique). Pour dire simplement les choses, ces images peintes, gravées, dessinées, parlaient aux hommes de cette époque. Elles n’étaient pas d’obscurs signes tantôt anthropomorphes et tantôt zoomorphes. Les images étaient lisibles autant que visibles.
Ce qui signifie que cet homme « des cavernes », ce dessinateur dans les entrailles de la terre était loin d’être un sauvage livré à la toute puissance de ses instincts. La délicatesse des lignes, le soin apporté aux nuances, devrait au contraire nous convaincre que cet homme agissait en toute connaissance de cause. Son geste n’était pas soumis à la spontanéité ni à l’automatisme. On peut supposer que d’une part, son geste était guidé par une première étude de la paroi (les dessins qui épousent les formes de la roche et les accentuent tendent à confirmer cette hypothèse) et d’autre part son geste devait s’inscrire dans un ordre de représentation que lui procurait la cosmogonie du groupe ; sans doute cette cosmogonie était-elle chantée et en ce cas, il y a une certaine beauté et une certaine poésie à concevoir que le dessin s’inscrivait dans la continuité du chant.
Chant, paroles, obscurité, images éclairées les unes après les autres, peut-être déjà l’esquisse du mariage du mouvement et de l’image, ce dessinateur avait inventé une sorte d’archétype du cinématographe. Il n’est pas trop difficile de s’imaginer le conteur torche à la main en train de se promener le long de la paroi et de réciter-chanter le récit de chasse ou la cosmogonie. La plupart des hypothèses archéologiques se tournent très, et trop peut-être, sérieusement vers le sacré, vers la magie, vers le spirituel. Peu ont envisagé que l’homme de ce lointain passé avait pu trouver du plaisir à voir rejouer par le dessin et le récit oral les souvenirs de la chasse, les plaisirs amoureux, les plaisirs de la fiction cosmogonique. Je m’interroge pour ma part sur le fait de savoir si la dimension sacrée et spirituelle loin d’être première n’est pas d’abord un fait secondaire et tardif ? Presque une dégradation de cette forme primordiale de représentation qui devait d’abord procurer le plaisir de la remémoration, plaisir collectif qui devait lui-même être l’objet de commentaires critiques à la sortie de la grotte. Il n’y a en effet aucune raison d’imaginer que notre lointain ancêtre demeurait silencieux après la représentation. Sans doute, certains, et tous pourquoi pas, avaient l’envie de commenter, d’évaluer la qualité de ce qu’ils avaient vu et entendu, de partager leurs impressions. Ce que chacun nous faisons quand nous venons de voir un spectacle, de lire un livre ou de voir une exposition. Ces traits typiquement humains devaient, je suppose, caractériser aussi notre spectateur « primitif ».


Cet article dont l’hypothèse est fort stimulante me fait penser à cet agenda publié en 1995 pour le centenaire du cinéma, par Stephen Frears, qui regroupe des dessins et croquis de cinéastes du monde entier, Fellini, Lang, Bunuel, Eisenstein, Welles, Scorsese, Tati, Kurosawa etc…et qui éclaire les liens intimes que l’expression graphique entretient avec le cinéma.
A la fin de sa courte préface, Stephen Frears écrit :
“… je peux rêver d’être Murnau rencontrant Matisse- ou plutôt Matisse rencontrant Murnau.”